Conseil québécois du théâtre
Rébecca Déraspe, autrice du message québécois du théâtre 2022
21 mars 2022 | PARTAGER :        

Par Thomas BOUGET - Agent de communication


 
Message québécois pour la Journée mondiale du théâtre 
 
Par Rébecca Déraspe
 

Des fois, je fixe le mur de mon appartement, en boule de partout. Du cœur, de la tête.  Des fois, j’ai la force à moins mille. Pis la résilience qui dit « ok j’arrête ». Des fois, ça va pas, dans le personnel. Se battre contre soi-même pis contre le marathon des choses qui tombent, ça épuise la pulsion de vivre. Des fois, pis là je paraphrase Ibsen, il faut du courage pour choisir la vie. Surtout quand la comète s’en vient en frappant sur des gros tambours qu’on choisit de pas entendre.
 
Mais ma douleur est collective.
 
Des fois, je me ramasse. Morceau par morceau. Je réinstalle mes bras pis mes jambes sur mon corps. Je lave mon cheveu. Je mets des vêtements. Du maquillage peut-être. Dépend des jours. Je sors pis un pas après l’autre, je marche vers un théâtre. Des fois, ça tient du miracle. Pis quand le silence se fait, pis quand la lumière s’éteint, je me sens en communion avec une force que j’arrive pas décrire. Mon sort à moi-moi m’inquiète moins. Tout d’un coup, on est plusieurs à dire non ou à dire oui ou à dire « je suis pas d’accord ». J’oublie la mort qui rôde, la maladie. J’oublie que demain la peur va revenir. Parce que cet espace là, celui du théâtre plein, c’est un espace où le collectif arrive, ne serait-ce que du bout d’un pied, à apaiser le Grand Cri ou le Grand Gris. Je suis athée. Mais pas du théâtre. Pis même quand je suis pas le public cible, même quand les longueurs me rentrent dans la peau pis que je rêve à une allée d’épicerie, même quand la forme me donne une crampe de sourcils étonnés, même quand tout ça, je vis une expérience que j’ai jamais réussi à vivre ailleurs.
 
Mon choc avec le théâtre est intime. Pis je pense c’est pour ça que j’en fais encore aujourd’hui.
 
On croit pus en grand chose, #euphémisme. La religion porte les stigmates de guerres, d’abus, de violences qui me donnent envie de m’en tenir éloignée. Le sens de la vie s’appelle Instagram. Comme Stig Dagerman, mon besoin de consolation est impossible à rassasier. J’aurais besoin qu’on me plogue de la lumière dans les veines pis qu’à petite dose d’un soluté éblouissant je me refasse une santé mentale. Je dis souvent que j’ai foi en ça, le théâtre. Très jeune, j’ai voulu me faire baptiser. J’ai harcelé mes parents avec cette envie ; ils m’ont demandé de manger mes brocolis pis de changer d’idée. Mes pieds de huit années m’ont conduite à la porte de l’église du village. J’ai demandé à parler au prêtre. Je l’ai supplié d’aller convaincre papa-maman : je voulais faire partie de la grande famille de Dieu. J’ai ce souvenir angoissant d’une engueulade rhétorique entre le curé pis mes parents dans la cuisine. Mais le lendemain, ma mère m’a annoncé que si c’était réellement ce que je voulais, ils acceptaient. Au fond, mon vrai appel, c’était celui de l’appartenance à une communauté. J’avais besoin de rituels, besoin de réfléchir à ma condition humaine.

De servante de messe à apostat, j’ai vite compris que ce monde à l’odeur d’eau bénite pis de cierges avait pas exactement les réponses que je cherchais. Quand j’ai commencé à prendre des cours de théâtre, là, quelque chose en moi a trouvé maison. Tout d’un coup, « avoir la foi » était non seulement possible, mais inévitable. Un jour, cachée dans les coulisses, avant une représentation de notre pièce de fin d’année, je sentais mon cœur battre dans tout mon corps. Quand le placier a ouvert les portes, le chuchotement du public a frôlé mes trippes de gamine. Je suis viscéralement tombée amoureuse de ce silence qui devient murmure avant de devenir théâtre. À cet instant, j’ai compris que j’allais le faire ce théâtre.

Quelques années plus tard, j’ai assisté à ma première production professionnelle. C’était Les Muses Orphelines, de Michel-Marc Bouchard, au Centre culturel de Rivière-du-Loup. J’avais douze ans. Tout d’un coup, on s’adressait à moi dans une langue que je pouvais ressentir. Je comprenais enfin pourquoi les dessins animés pis les films édulcorés que proposaient ma télévision goutaient pas la bonne chose. Je saisissais enfin le manque ; les récits qu’on m’offrait ne s’adressaient pas mes interrogations, à mes tremblements. J’avais enfin la certitude que l’humain peut chérir ses cicatrices pour fabriquer du beau. J’avais déjà besoin de savoir quoi faire de mes fêlures. Et la ferveur du « être ensemble », ce soir là, a exacerbé le choc. J’entendais par les pores de ma peau. Je recevais le sens comme on reçoit l’odeur de quelqu’un qu’on aime. Je touchais littérairement à l’expérience. Les actrices sur scène étaient avec moi.  Ma respiration rebondissait pas sur un écran. À la fin, pendant les applaudissements, j’ai compris pourquoi j’allais le faire et pourquoi j’allais m’en servir pour respirer le genre humain. Est-ce que c’est ça, la magie du théâtre ? Respirer à plusieurs les affres de nos humanités ?
 
Je sais pas.
 
Mais je sais que c’est pas pour rien que depuis le 6e siècle avant Jésus-Christ des citoyens se rassemblent quelque part pour vivre des choses ensemble. Je sais pas si Daphnis pis Tullia potinaient en fumant des clopes avant d’entrer dans l’agora. Je sais pas si le Théâtre d’Épidaure avait une politique d’annulation ou une liste d’invitations pour les premières. Pis je sais même pas si les Dionysies champêtres avaient un directeur artistique photogénique pour représenter la ligne directrice du festival. Mais ce que je sais, c’est que quelque chose avait à se vivre de cette façon là. Daphnis pis Tullia avaient besoin de se réunir dans un silence relatif pour se prendre du dramaturgique dans le plexus. Je sais pas pour vous, mais moi j’adore vivre ma catharsis à plusieurs. Pis ce que j’aime encore plus, c’est l’exaltation d’une foule qui se lève après avoir pleuré en quintette. La puissance d’une ovation, ça ressemble à une prière qu’on envoie vers l’avenir.
 
Donc.
 
C’est la journée mondiale du théâtre. Sa fête. Ou en tout cas. Je sais pas si je dois parler de l’éléphant dans la pandémie. Je sais pas quoi faire de ces deux années qui ont abimé mes collègues, mes ami.es, mes précieux, mes précieuses. Je choisis le bruit d’une ovation écrite. Pis je lance une sorte de prière d’athée mais pas athée-du-théâtre :
 
Faut le faire pour vrai
Se mettre la face dans le monde avec une bienveillance qu’on invente pas juste pour l’image de celui pis celle qui fait « comme y faut »
J’ai envie qu’on attache le cynisme à un poteau électrique pis qu’on l’asperge d’acide
Pis après
Qu’on le regarde fondre en partageant quelque chose de notre vulnérabilité  
Faut s’aimer entre nous
Gens du théâtre pis gens dedans les théâtres
Pis faudrait aussi tendre la main aux gens qui restent dehors des théâtres
Leur donner les moyens financiers
Leur donner l’envie
Sans se comporter en « Ceux qui Savent »
Faut que toutes les formes
Que les réalistes
Que les tragédies baroques
Que les boulevards éclatés
Que les docu-fiction
Que les docu-pas-fiction
Que les poétiques
Que les minimalistes
Que les solos
Que les « de l’ombre »
Que les « de l’image »
Que les récits
Que les jeunes publics
Que toutes toutes les formes se fraient une place dans nos théâtres
Faut que les voix jeunes pis nouvelles
Soient traitées avec un respect admiratif
Faut que les voix établies continuent d’être entendues aussi
Pour construire à plusieurs en s’apprenant hier ou en rêvant demain
Faut que d’autres voix
Celles de ce qui est divers
Celles qui portent un autre narratif
Celles qui pointent les privilèges qui dénoncent les dominations
Celles qui tentent une réconciliation
Faut que ces voix là
Explosent
Faut apprendre à entendre
Les essoufflements
Tendre la main à ceux pis celles de demain
À ceux pis celles d’hier
Faire une chaine
Une grande une solide quelque chose comme un filet
Un social
Pour protéger nos acquis pis nos vraiment pas acquis
Un filet de sens
Qui nous empêche de sombrer
Dans un consensus qui nous conduirait à la mort de la pensée
Un filet plein de toutes les respirations
Un filet tellement important tellement inspirant tellement fort tellement brillant
Pour que les politiciens pis que les politiciennes nous voient
Éclatant.es pis solidaires
Au cœur de la cité

 
———
 
2022 Quebecer Message 
English Version
Rébecca Déraspe

 
Sometimes, I stare at the wall of my apartment, all balled up. From the heart, from the head. Sometimes, I have the strength of minus one thousand. And the resilience that says, “Okay, I’ll stop.” Sometimes, it isn’t going well, personally. Fighting against yourself and against the marathon of things that fall, it exhausts the impulse to live. Sometimes, and here I'm paraphrasing Ibsen, it takes courage to choose life. Especially when the comet comes banging on big drums that we choose not to hear.
 
But my pain is collective.
 
Sometimes, I pick myself up. Piece by piece. I put my arms and my legs back on my body. I wash my hair. I dress myself. Put on makeup, maybe. Depends on the day. I go out and, one step at a time, I walk to a theatre. Sometimes, it’s like a miracle. And when the silence falls, and the lights go out, I feel in communion with a force I can’t describe. I’m less worried about my own fate. All of a sudden, we are many saying no or yes or “I don’t agree.” I forget about the death that lurks, the illness. I forget that tomorrow fear will return. Because this space, that of the full theatre, is a space where the collective manages, if only with the tip of a foot, to appease the Mighty Cry or the Mighty Grey. I am an atheist. But not of the theatre. And even when I’m not the target audience, even when the boredom gets under my skin and I’m dreaming of a grocery store aisle, even when the genre gives me an astonished eyebrow cramp, even with all of this, I’m living an experience that I’ve never managed to live anywhere else.
 
My shock with the theatre is intimate. And I think that’s why I still do it today.
 
We don’t believe in much anymore, #euphemism. Religion carries the stigma of wars, abuse, violence that makes me want to keep it at a distance. The meaning of life is called Instagram. Like Stig Dagerman, my need for consolation is impossible to satiate. I need to inject light directly in my veins and that with a dose of dazzling solution I get my sanity back. I often say that I have faith in this, the theatre. At a very young age, I wanted to be baptized. I pestered my parents with this desire; they asked me to eat my broccoli and to change my mind. My eight-year-old feet led me to the door of the village church. I asked to speak to the priest. I begged him to convince Mom and Dad: I wanted to be part of God’s great family. I have this distressing memory of a rhetorical argument between the priest and my parents in the kitchen. But the next day, my mother told me that if that was what I really wanted, they would accept it. Deep down, my true calling was that of belonging to a community. I needed rituals, I needed to reflect on my human condition. From altar server to apostate, I quickly understood that this world with the smell of holy water and candles didn’t exactly have the answers I was looking for. When I started taking drama classes, something inside me found home. Suddenly, “having faith” was not only possible, but inevitable. One day, hiding backstage before a performance of our end-of-year play, I could feel my heart pounding throughout my body. When the usher opened the doors, the whispering of the audience brushed against my childish gut. I fell viscerally in love with this silence that became a whisper before becoming theatre. At that moment, I understood that I was going to make this theatre.
 
A few years later, I attended my first professional production. It was The Orphan Muses by Michel-Marc Bouchard at the Centre culturel de Rivière-du-Loup. I was twelve years old. All of a sudden, I was being addressed in a language I could feel. I finally understood why the cartoons and watered-down movies on my television didn’t feel right. I finally grasped the lack: the stories I was offered didn’t address my questions, my tremblings. I finally had the certainty that humans can cherish their scars to create beauty. I already needed to know what to do with my cracks. And the fervor of “being together” that night exacerbated the shock. I could hear through the pores of my skin. I was receiving the meaning as one receives the smell of someone one loves. I was literally touching the experience. The actresses on the stage were with me. My breathing wasn’t bouncing off a screen. At the end, during the applause, I understood why I was going to make it and why I was going to use it to breathe in humankind. Is this the magic of theatre? Breathing in the throes of our humanities together?
 
I don’t know.
 
But I know that it’s not for nothing that since the 6th century B.C. citizens gather somewhere to experience things together. I don’t know if Daphnis and Tullia were gossiping while smoking cigarettes before entering the agora. I don’t know if the Theatre of Epidaurus had a cancellation policy or an invitation list for openings. And I don’t even know if the Rural Dionysia had a photogenic artistic director to represent the festival’s guidelines. But what I do know is that something had to be lived in this way. Daphnis and Tullia needed to meet in relative silence to get some drama in the solar plexus. I don't know about you, but I love to experience my catharsis en masse. And what I love even more is the exaltation of a crowd that rises to their feet after crying in a quintet. The power of a standing ovation is like a prayer to the future.
 
So.
 
It’s World Theatre Day. Its birthday. Or at least. I don’t know if I should mention the elephant in the pandemic. I don’t know what to make of these two years that have damaged my colleagues, my friends, my precious ones. I choose the sound of a written ovation. And I say a kind of atheist’s prayer, but not a theatre-atheist:
 
You have to do it for real
To face the world with a benevolence that isn’t invented just for the sake of looking like someone who “does it right”
I want to tie cynicism to an electric pole and then spray it with acid
And then
Watch it melt while sharing something of our vulnerability
We have to love one another
People of the theatre and people in the theatres
And we should also reach out to those who stay outside the theatres
Give them the financial means
Give them the desire
Without acting like “Those Who Know”
We need all forms
The realism
The baroque tragedy
The burst boulevards
The docu-fiction
The docu-non-fiction
The poetry
The minimalism
The solo
The shadow
The picture
The storytelling
The young audiences
All all forms must find a place in our theatres
We need young and new voices
To be treated with an admiring respect
We need the established voices to continue to be heard too
To build together by learning about yesterday or dreaming of tomorrow
We need other voices
Those who are diverse
Those who carry another narrative
Those who point out the privileges who denounce the domination
Those who attempt reconciliation
These voices need to
Explode
You have to learn to hear
The breathlessness
Reach out to those of tomorrow
To those of yesterday
Make a chain
A big one a solid one something like a net
A social one
To protect what we have achieved and what we haven’t
A net of meaning
That keeps us from sinking
In a consensus that would lead us to the death of thought
A net full of all the breaths
A net so important so inspiring so strong so bright
So that the politicians see us
Shining and in solidarity
In the heart of the city
 
** Traduction Katherine Turnbull **
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