Conseil québécois du théâtre
Notre imaginaire est-il paritaire ? selon Sarah Berthiaume
Mesdames et messieurs, bonjour. 
 
Je suis contente d’être ici
Et en même temps, je suis un peu tannée. 
Je suis désolée
De commencer l’après-midi avec ça
De lancer la Journée Mondiale du Théâtre avec ça
 
J’aurais aimé être Véronique Côté
Et prononcer des phrases pleines de lumière galvanisante
Des phrases taillées comme des bijoux qui donnent espoir en l’avenir
Qui font ouvrir les bras et le plexus et qui mouillent les yeux de beauté
 
Mais non à la place, je vous lance cette phrase
Poche
Complètement anti-climax anti-célébration anti-débat
Ce constat mou de fatigue et de dégonflement 
 
Je suis un peu tannée qu’on parle de ça. 
 
On parle toujours de ça
Depuis un an
La parité
Sur toutes les tribunes
Dans tous les débats
Les conversations
La radio
Les entrevues
Les pré-papiers
On parle sous différents angles, mais c’est toujours de ça qu’on parle
La parité
L’équité
Les quotas
Dans tous les milieux artistiques
Le théâtre 
Le cinéma
La musique (allô Louis-Jean Cormier)
La bande-dessinée
Les jeux vidéo
Partout
Il faut en parler en débattre recommencer toujours partout et pourtant ça revient toujours au même
 
Il y a un biais systémique
Historique, indéniable
Il faut imposer des quotas
Pour que ça change
 
Ça semble tellement simple
Ça semble l’évidence
 
Mais non
 
Il faut en parler encore et toujours et même quand on écrit quelque chose qui ne parle pas de ça même quand on est programmée et qu’on a une tribune pour parler de ce qu’on veut c’est encore de ça qu’on nous parle 
 
Qu’est-ce que c’est être une femme qui écrit du théâtre qu’est-ce que ça vous fait que des femmes soient programmées dans des théâtres en même temps qu’est-ce que ça vous fait le mouvement « Me too » est-ce que ça vous touche est-ce que ça vous parle est-ce que ça vous concerne est-ce que ça vous fait écrire différemment est-ce que votre écriture est féminine engagée féministe quel est le message de vos pièces qu’est-ce que vous voulez dire avec ça
 
En fait je veux juste écrire du théâtre. Raconter des histoires qui parlent de ma vision du monde. Très, très simplement.
 
Mais pourtant, ça n’est pas simple. 
Ça n’est jamais simple.
C’est pour ça qu’on en parle encore et toujours, inlassablement. 
Parce que c’est ambigu et délicat et compliqué
 
Donc je suis là, aujourd’hui, devant vous et je frémis
Devant la vastitude du champ de mines
Qu’il nous faudra traverser ensemble aujourd’hui
La vérité, c’est que j’ai peur
Peur de me mettre un pied dans la bouche
Peur d’avoir l’air de me désolidariser des plus militantes que moi
De ne pas être assez féministe
Ou pas de la bonne façon
J’ai peur de ne pas servir la cause
Ou de trahir mon art
De dire une énormité
Du haut de mon privilège de fille blanche
Dont les textes sont programmés avant même d’être écrits
Alors que d’autres n’arrivent pas à accéder à nos scènes
J’ai peur de ne pas être assez éloquente
Assez solide
Assez documentée
Assez inter sectionnelle
De ne pas revendiquer les bonnes choses de la bonne façon
J’ai peur de ne pas avoir conscience des angles morts de ma réflexion
J’ai peur de manquer de rigueur, de mordant, de vision
De reconduire des clichés sexistes
Genrés
Culturels
De ne pas être la bonne personne pour en parler
Celle qui ne maîtrise pas vraiment bien la question
Celle qui usurpe la place d’une plus militante, d’une plus universitaire, d’une plus engagée
 
Alors pour apprivoiser cette peur
Je me suis préparée en mongole
Je vous le dis au cas où ça ne paraitrait pas
Je me suis trop préparée pour cette table ronde
Je suis là
Devant vous
Avec mes absurdes 15 pages de notes et de citations
Comme une armure
Consciente d’incarner un gros cliché féminin
La bonne élève qui a peur de déplaire
Et qui vous pitche sa vulnérabilité à la face
Pour espérer s’en sortir vivante
 
Alors, mesdames et messieurs
Bonjour
Et bienvenue
Je suis contente d’être là
Et de vous convier
À me regarder, pendant deux heures et demie, 
Marcher sur la corde raide
Tendue
Entre ma profonde adhérence à la cause féministe
Et la revendication de ma liberté créatrice
Entre ma reconnaissance de l’absolue nécessité d’en parler
Et mon envie dévorante de parler d’autre chose
 
Tiens, peut-être que c’est ça
Être une femme qui écrit du théâtre
Avoir hâte 
De pouvoir enfin parler d’autre chose. 
 
Mais puisqu’il faut en parler
Allons-y
Parlons-en. 
 
Sarah Berthiaume
Auteure, actrice et metteuse en scène
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